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La FIN de l'histoire Écrite PAR OCTAVIE DELVAUX

Le véhicule s’est arrêté. Je l’ai senti ralentir, emprunter des virages en épingle, puis stationner. Depuis combien de temps roulions-nous ? Dans l’obscurité de mon cachot, rien n’est plus difficile à déterminer. La vue obstruée, l’usage de la parole m’ayant été ôté, ma perception du monde et de ses lois s’amenuise. Je glisse petit à petit dans un univers d’introspection et de fantasmagorie qui donne aux minutes des allures de secondes. Ou bien est-ce l’inverse ?

Soudain, le bruit d’une portière qui s’ouvre puis se referme.  Des pas qui raclent le gravier. Mon cœur qui s’emballe, hurlant et bondissant dans ma poitrine. La sueur dégouline de mon front. Mes joues brûlent. Vient-on me chercher ?

Non. Les pas s’éloignent.  Plus rien. L’attente est pire que la réclusion. Mais il faut bien m’y soustraire. À la crainte que m’a inspirée l’enfermement dans ce coffre exigu a succédé l’apaisement. La douceur de l’épaisse feutrine dont il est tapissé, le vrombissement du moteur, la position fœtale que j’ai dû adopter me réconfortent au-delà de toute espérance. Lorsque ma patience est mise à rude épreuve, je me raccroche à son image, aux souvenirs de nos étreintes passionnées, à la complémentarité si exceptionnelle de nos corps et de nos sexes. J’entends nos soupirs, nos cris, nos rires en cascade. Je pense à notre amour, infiniment précieux, qui croît chaque jour en dépit des obstacles. Je me dis que rien de ce qui a été imaginé pour ce soir ne pourra me nuire, que tout ce qui va se produire a été pensé pour notre plaisir mutuel, par une âme sœur et non un ennemi. Mille fois, je me remémore ses instructions, les psalmodie pour moi-même : me soumettre aux ordres de quiconque les exprimera, obéir sans regimber, n’être qu’une chose, un jouet, une pute. La puissance de ces évocations m’échauffe le ventre. Si on ne me les avait pas liées dans le dos, je glisserais bien mes mains sur mon sexe pour apaiser la tension. Une tension érotique qui ne me quitte plus, s’accroît même à mesure que s’éternise l’attente. « Bien joué, tu as bien joué »,  murmuré-je, à l’intention de mon acolyte. C’était pourtant une carte dangereuse.

Un sursaut mécanique, suivi de frémissements incontrôlables, me surprend au moment où le coffre s’ouvre. Je ne m’y attendais plus. Pour un temps, la peur prend le pas sur l’excitation. Va-t-on me toucher ? Me rudoyer ? Me frapper ? Ou juste m’extraire du véhicule ? Je suis sur le qui-vive, aussi immobile qu’une statue, tous mes muscles bandés, ma peau réceptive au moindre souffle d’air.

J’entends la voix de l’homme (la femme doit toujours être dans l’habitacle de la voiture):
« Plie les genoux, assieds-toi. Pose tes mains ici, glisse-toi à l’intérieur, voilà ».

Tous ces ordres ne me sont pas adressés. Bientôt, je sens des frottements de tissu, la chaleur d’une peau contre la mienne. Un corps humain me percute par endroits, il ondule à mes côtés puis s’immobilise. La porte du coffre se referme et je réalise ce qui m’arrive : nous sommes deux à présent. L’autre a deviné ma présence, mais ne bouge pas, alors que je m’efforce de trouver un point de contact à l’aide de mes mains attachées. À force de tâtonnements, il me semble que j’effleure un bras puis, plus bas, des doigts. Dès que je les frôle, ils se referment sur les miens, chauds, amis, réconfortants. J’entends nos souffles s’accélérer. Nous sommes comme deux lapereaux craintifs, pelotonnés l’un contre l’autre dans l’obscurité inhospitalière du clapier. Même si nous n’étions pas bâillonnés, nous n’oserions parler, par crainte d’éveiller la curiosité des prédateurs.

La voiture a repris sa vitesse de croisière. Nous roulons ensemble vers une destination qui n’est connue que de nos geôliers. J’ignore tout de mon camarade d’infortune, même son sexe. Rien de ce que je peux deviner de sa physionomie ne m’aide à le déterminer, mais j’apprécie la manière dont il enserre mes doigts, augmentant puis relâchant la pression. Il y a quelque chose de familier dans cette caresse, qui m’apaise et me berce. Avec la chaleur qui règne ici, l’air qui se fait moite de nos souffles, je pourrais m’endormir. Mais je m’en empêche, car je veux vivre la suite en état de pleine conscience.

Bientôt, nous ralentissons et le véhicule s’arrête, brusquement. Au moment où le coffre s’ouvre, la douceur de l’air du soir sur ma peau l’emporte sur la peur.

À l’affairement qui règne dehors, je pressens que les choses vont se précipiter. En moins de temps qu’il en faut pour le dire, on m’extrait du cachot, à la suite de mon camarade. On nous délie les jambes afin que nous puissions marcher. Puis, escortés respectivement par l’homme et la femme (du moins je le devine), nous sommes guidés, à petits pas mal assurés, pareils à des aveugles, jusqu’à destination. Il nous faut gravir des marches, emprunter des tournants. Il me semble que nous progressons à travers un dédale de couloirs sans fin.

« Arrêtez-vous ici ».
Des bruits de pas dans la pièce attisent ma curiosité.
« À genoux ! » s’exclament en chœur les voix autoritaires de nos accompagnateurs.

Je m’exécute et sens l’épaule de l’autre contre la mienne. Son coude aussi, qui s’enfonce légèrement entre mes cotes. Mais on nous sépare aussitôt.

Je dois pivoter de quatre-vingt-dix degrés, reculer de quelques pas. Mes bras sont étirés vers l’arrière. Le bruit reconnaissable de menottes qui s’enclenchent m’interpelle. Des mains s’affairent sur mon bandeau, qui tombe ensuite sur ma poitrine.

D’abord, l’éblouissement est tel que je ne perçois qu’une nappe de lumière aveuglante, où se dessinent, petit à petit des formes indistinctes. Mais lorsque les images se précisent, ma surprise est si violente qu’elle me coupe le souffle. Mon cœur valdingue dans ma poitrine.

Devant moi, à genoux comme moi, se trouve Camille, qui me regarde et n’ose arquer un  sourire.
« Que les réjouissances commencent ! » s’exclament les voix en faisant claquer les fouets sur le sol.

 

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